Ostérode
OSTERODE
Quelques jours après notre arrivée dans cet immense mouroir du nom de Nordhausen nous recevons l’ordre de nous présenter place des appels.
Sitôt comptés, après un ordre de virer d’un quart de tour, nous voici encadrés par des SS et notre colonne se mit en marche.
La plupart d’entre nous venaient des camps de l’est, de Pologne ou frontaliers du nord de l’Allemagne. La faiblesse due aux conditions du transport depuis Auschwitz, le manque de nourriture, les marches forcées dans un froid sibérien constant, faisaient de cette troupe d’une centaine d’individus une colonne à l’aspect fantomatique.
Notre démarche était saccadée, non pas par le rythme imposé mais par la nature des galoches qui nous avait été distribuées.
Une simple semelle de bois sans talon et aux formes imprécises, surmontées d’une tige en toile rugueuses maintenue par une petit bout de ficelle nous servant de lacet, qui nous brulait les chevilles par son frottement de râpe sur nos chairs trop tendres car nous n’avions pas de chaussettes, n’ayant pas eu le temps de nous « organiser » à nous en procurer, nous donnant ainsi une démarche titubante du plus mauvais effet et de faible efficacité.
Les « loss, schnell » ne cessaient d’être hurlés mais nous avons évités les coups de crosses durant ce voyage qui dura néanmoins près de quatre heures. Cette transhumance pour nous rendre à un nouveau Kommando étant fréquente, nous n’aspirions qu’à une chose, l’arrivée rapide de ce lieu inconnu, le repos qui nous sera offert et l’éventualité d’un repas chaud avec des conditions de vie meilleures que celles qui nous avait été imposées jusqu’alors. Cette utopie nous servait de motif pour continuer à vivre sans baisser les bras, celui qui abandonnait tout espoir mourrait invariablement dans les jours qui suivaient son renoncement à la lutte pour la survie.
Tout à coup, des miradors sur une grande étendue désertique apparurent :-Un nom que nous osons à peine à prononcer : « Ostérode », un Kommando du camp de ELRICH, de sinistre renommée de camp d’extermination.
Parce qu’il faut combler les vides, parce que le monstre continue à dévorer, nous sommes envoyés dans ce camp à la réputation « d’infernal ».
Dans un creux de terrain sont implantées quelques baraques à l’abri de tout regard indiscret. Pas un arbre dans le voisinage, un cadre de désolation, l’homme ne compte déjà plus, il n’à « qu’a vivre sa mort ». Barrant l’horizon, une haute falaise de calcaire percée par des ouvertures en forme de tunnels nous sépare du reste du monde.
Ce qui me frappe immédiatement c’est la saleté des internés que nous apercevons dès notre arrivée. Ils sont maigres, portant des habits déchirés, leurs yeux sont presque hagards.
Un Français est là et nous dit : « C’est dur, on tient encore mais il faut que cela s’arrête, car nous y passerons tous ».
Jacques et moi ne nous sentons pas rassurés, dans quelques jours, nous aussi serons sales, déchirés et fatigués, mais ce qui nous choque le plus c’est cet aspect de bêtes traquées, cette souffrance démesurée qu’ils portent sur leur visage.
Puis nous avons été affectés et répartis dans les divers commandos du camp et commença alors ce nouveau chapitre de notre lutte pour la survivance, telle que je l’ai décrite dans mon livre « le courage d’espérer ». . .